Bernard Buffet a un style graphique puissant, radical, au trait noir reconnaissable au premier coup d’oeil.

Jeune prodige des cercles artistiques d’après-guerre, plebiscité par le public aux côtés de Bernard Lorjou dès son émergence dans le panorama des peintres parisiens, il a ensuite connu une période de flottement, fut souvent taxé de peintre mondain et commercial, avant de redevenir une figure incontournable pour les amateurs de la modernité, à l’échelle mondiale. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des artistes majeurs du XXème siècle.

Retour sur ce peintre essentiel de l’art moderne

A l’heure où les artistes veulent effacer les horreurs de la guerre en faisant table rase des traditions pour s’engouffrer dans la brèche de l’art abstrait, Bernard Buffet, lui, l’élève des Beaux-Arts et le futur académicien, prend la voie classique de l’art figuratif. Il choisit-même de réinterpréter les sujets types de l’art ancien – paysages, natures mortes, portraits. La Galerie Hurtebize propose le portrait d’Hervé Segard, l’un des tous premiers mécènes de l’artiste, que ce dernier a souhaité remercier par cette oeuvre. Cette toile est tirée d’une série de portraits de bienfaiteurs datée de 1955.

Cependant, tous ces sujets académiques, du portrait de commanditaire à la Crucifixion en passant par le boeuf écorché, Bernard Buffet les traite avec une patte expressionniste reconnaissable entre mille. Face à cette apparente contradiction,- tradition picturale contre innovation stylistique-, Bernard Buffet affirme au Figaro « Ma peinture n’a rien d’académique » (1).

L’art de Bernard Buffet, c’est finalement cela : reprendre les lieux communs de la peinture traditionnelle pour la révolutionner en profondeur, jouer avec ses codes afin d’opérer une distorsion du sens et des émotions.

A une période où les avant-gardes et l’abstraction se disputent les lauriers de la scène culturelle, le fait-même de s’inscrire dans la figuration constitue un défi, et témoigne d’une liberté totale et absolue, choisie comme seul fil conducteur de son oeuvre et de sa vie.

Les artistes et intellectuels d’après-guerre avaient en commun une obsession, celle d’exprimer les errances de la condition humaine, si bien racontée par André Malraux dans son livre éponyme.

Quand d’autres avaient voulu effacer l’homme de leurs oeuvres, Bernard Buffet avait lui choisi d’enfermer l’humain dans des cernes noirs, étirés et implacables, à travers tous les types de sujets que la peinture avait l’habitude de traiter.

La voie de l’abstrait fut pourtant, à cette époque, le chemin le plus emprunté par les artistes pour exprimer leur désarroi face aux événements qu’ils venaient de vivre, et qu’ils ne pourraient jamais oublier. Ce choix mena par exemple Mark Rothko à supprimer peu à peu de sa peinture toute trace de représentation humaine, laissant les plages de couleurs envahir toute la toile, selon la technique dite du « colorfield ».

Hans Hartung, lui, exprima son inquiétude à travers des barreaux qu’il appelait ses « poutres » pour enfermer les couleurs dans une prison de lignes.

Qu’il s’agisse de l’emploi du « colorfield », de la réalisation de prisons abstraites ou de l’emprisonnement de la figure humaine dans des cernes noirs violents et dramatiques, la volonté des artistes converge en un cri unique pour exorciser les monstres qui peuplent les cauchemars du monde de l’après 1945.

Jean Cocteau, qui a consacré à Bernard Buffet un poème – à retrouver dans notre Gros Plan en fin d’article -, lui décerne le titre de « prince des fleurs de l’encre et du fil de fer ».

Et pour cause ; son cerne noir qui dessine des paysages désolés aux arbres maigres, des visages longs ou des fleurs tranchantes, exprime une inquiétude existentielle, qui ne quittera jamais le peintre.

Pierre Bergé, qui fut durant huit ans le compagnon de Buffet, explique bien le symbolisme des choix iconographiques revisités par un peintre en proie au désespoir :

« Car il fut un révolutionnaire. Il sortait de la guerre et il savait que le monde ne serait plus jamais le même. C’est cela que sa peinture montrait : l’angoisse et le dénuement, la peur et la pauvreté. Ne nous y trompons pas, à cette époque c’est de cela qu’il voulait parler et, s’il s’est attaqué à un sujet aussi grave que la Passion du Christ, s’il a choisi des formats aussi grands, ce n’est pas par conviction religieuse mais pour décrire l’indicible. Jean Cocteau prétendait qu’un peintre fait toujours son propre portrait, même avec un paysage ou une nature morte. Cela est particulièrement vrai pour Buffet. Il ressemblait à ses toiles. Les poulets suspendus, c’est lui ; les harengs pitoyables, c’est lui ; les cyprès effeuillés par le mistral, c’est encore lui ; l’ange de la mort qui survole un champ de ruines, c’est toujours lui. » (2)

Quel que soit le sujet de sa peinture, c’est toujours la triste vérité de l’homme et sa vanité qui ressurgissent. Ces thèmes sont rehaussés par l’usage de tons mornes et grisâtres qui s’opposent en un contraste saisissant à des touches de couleurs presque criardes, violentes, qui hurlent la vulgarité de la nature humaine. Cet art si puissamment expressif, si inattendu, dénonce la laideur morale et la finitude dans un éclat de virtuosité à couper le souffle.

Du toréro – souvent incarné par Annabel, sa muse – ou du taureau, qui n’est presque jamais représenté, qui est la bête ? Le bourreau, celui qui figure sur la toile, assurément.

Une peinture qui se colore et se densifie à mesure que s’éloignent les cauchemars ?

Au début de sa carrière de peintre, entre les années 1940 et 1950, sa peinture est austère, notamment dans les couleurs grisées et ternes qu’il emploie presque en monochrome, et dans les constructions remplies de vides de ses compositions. « Sur ses toiles : des nus décharnés, des intérieurs misérables. Le réalisme désespéré de ses compositions enflamme l’après-guerre existentialiste » souligne Annick Colonna-Césari pour la Gazette Drouot. (3)

Son oeuvre tend par la suite à se colorer et à se densifier ; pour autant, elle n’en est pas moins dramatique dans le sens profond qu’elle entend toujours transmettre.

Dans les années 1970, en parallèle de son travail très graphique, il s’essaie à la réalisation de paysages au style plus « réaliste », qui sont aujourd’hui moins appréciés par les amateurs, mais toutefois d’une qualité picturale exceptionnelle.

C’est surtout à partir des années 80-90 que les couleurs kitsch envahissent la toile, notamment lorsque l’artiste représente des clowns, aux couleurs bariolées et aux expressions angoissantes.

Les phases de l’oeuvre de Bernard Buffet sont complexes et multiples, se dessinant au gré des voyages, et conditionnant des séries de toiles sur plusieurs thèmes – vues de New-York, de Venise, clowns, paysages bretons, toreros…- dont certains sont récurrents dans la carrière du peintre.

Dans ces sujets, les villes écrasent les hommes de leurs grattes-ciels menaçants, les kabuki japonais se font l’éloge du masque, du travestissement de l’âme, les paysages le reflet des idées sombres. Comme le souligne Otto Letze, « en traitant de la superficialité, de la banalité et de la monotonie, ses toiles montrent la société dans sa quotidienneté. Buffet partage avec les artistes pop un goût pour les objets ordinaires, les formes et les répétitions simples, les thèmes auxquels on ne portait jusque-là que peu ou pas d’attention. » (4) Même dans les objets les plus insignifiants se cachent des vanités que seul l’art de Bernard Buffet met en lumière, et dans l’absence de perspective, la platitude de la vie.

On constate que les couleurs s’invitent plus régulièrement dans ses oeuvres dès la fin des années 1950, et que les vides laissent peu à peu place à une foule de détails. La peur et l’horreur s’éloigneraient-elles à mesure que le temps passe ?

Rien n’est moins sûr. En 1993, Annabel Buffet écrit dans la préface de l’exposition « L’Empire ou les Plaisirs de la guerre » à la Galerie Maurice Garnier : «  Des Horreurs aux Plaisirs de la Guerre, trente-huit années se sont écoulées. Que s’est-il passé ? Pourquoi cette volte-face ? Bernard Buffet aurait-il changé d’avis ? Son pacifisme notoire se serait-il endormi, usé par l’oubli ? Certainement pas. Ce revirement n’est qu’une apparence : une autre manière de dire sa révolte face aux inacceptables boucheries éparpillées sur la surface du globe ».

Celui qui aimait à dire que « toutes les époques sont clownesques » et que « la peinture est chose violente, pas tranquille » (5) n’aura donc de cesse jusqu’à son suicide en 1999 de dévoiler la « misère de l’homme », à travers une manière de peindre originale et inimitable.

Gros Plan : De Jean Cocteau à Bernard Buffet, le poème « Gisant Debout ».

Jean Cocteau, Hommage à Bernard Buffet – Gisant Debout

Catalogue d’exposition à la galerie Lucien Blanc :

Pièges à loup que pose une main enfantine

Parce qu’elle voulut (sous notre soleil noir)

Fils de fer barbelé cueillir vos églantines

Saigne l’Ève aux cheveux de pomme d’arrosoir.

Se peut-il que du ciel un instrument à anche

Dans le lit-cage allonge un semble-lys des chants

Et que médiévale une Ève aux larges hanches

Quitte un jardin Éden en proie aux chiens méchants ?

Après le mort aux dents que reste-t-il à prendre ?

Peut-être le fauteuil fantôme où l’on m’assied

L’ombre d’un bec de broc sur la carte du tendre

L’auto-stop arlequin des pylônes d’acier.

Que son fidèle ami lointaienement me sache

Bernard Bourreau pensif accoudé sur sa hache.

 

Jean Cocteau, Sils Maria, juillet 1955.


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Marie Cambas

Dernière arrivée dans l’équipe, Marie est diplômée de l’Ecole du Louvre et de la Sorbonne en histoire et en histoire de l’art. Spécialisée en peinture ancienne, elle se tourne ensuite vers l’art Moderne et intègre la galerie en 2018.

(1)  https://www.lefigaro.fr/histoire/archives/2018/07/09/26010-20180709ARTFIG00253-bernard-buffet-je-ne-suis-vraiment-heureux-que-lorsque-je-peins.php

(2)  Pierre Bergé, « Il avait 21 ans et moi 19 », in Rétrospective Bernard Buffet, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, (exposition du 14 octobre 2016-26 février 2017), Editions ParisMusées, 2016, Paris, p.97.

(3)  Annick Colonna-Césari, « Bernard Buffet artiste paradoxa » in La Gazette Drouot, 17 novembre 2016.

(4)   Otto Letze, «  Bernard Buffet – un regard allemand » in Rétrospective Bernard Buffet, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, (exposition du 14 octobre 2016-26 février 2017), Editions Paris Musées, 2016, Paris, p.224.

(5)  Bernard Buffet in Jean-Pierre Frimbois, « Avant-Première » in Art Actuel, automne 1998.