C’était le nouveau projet phare de l’artiste-emballeur, reporté à la rentrée 2021 pour cause de Coronavirus. Mais ce n’est pas Christo lui-même qui le réalisera. L’artiste s’est éteint avant-hier à l’âge de 84 ans dans son sommeil.

Une formation française

Artiste américain d’origine bulgare, c’est en France, aux côtés de sa femme, Jeanne-Claude, rencontrée à Paris en 1958, que le plasticien fait ses armes.

Entré dans le groupe des Nouveaux-Réalistes en 1963, aux côtés d’Yves Klein, Arman et les autres, le couple atypique se tourne vers le retour au réel, rejetant l’abstraction artistique alors en vogue.

Ce retour à l’expression du monde concret dans l’art ne passe toutefois pas par la figuration, considérée comme un écueil rétrograde, mais par la sélection d’éléments tirés du réel, accumulés, détruits ou détournés, dans la lignée innovante initiée par Marcel Duchamp avec ses ready-made. Les artistes développent des axes de travail originaux pour célébrer ou critiquer la société industrielle, dont celui proposé par Christo et Jeanne-Claude se rapproche d’un autre courant novateur : le Land Art.

Du toréro – souvent incarné par Annabel, sa muse – ou du taureau, qui n’est presque jamais représenté, qui est la bête ? Le bourreau, celui qui figure sur la toile, assurément.

La transfiguration de l’espace

Les deux plasticiens investissent les espaces créés ou modifiés par l’Homme, et en renouvellent la perception par leur action sur l’environnement : mise en place de portiques en tissu, emballage de monument, ombrelles géantes… Ce jeu sur la perception des espaces publics donne une nouvelle sculpturalité aux lieux phares choisis et ainsi transformés. Ils expliquent : « D’habitude, une sculpture normale, qu’elle soit classique ou moderne, a son propre espace physique. D’une certaine façon cet espace appartient à la sculpture car il a été préparé pour elle. Nos projets touchent une sensibilité plus vaste, en fait ils s’approprient ou empruntent des espaces qui habituellement n’appartiennent pas à la sculpture ».

C’est notamment le cas pour l’emblématique emballage du Pont-Neuf à Paris en 1985, ou du projet du Reichstag à Berlin, dix ans plus tard, considéré comme la réalisation la plus fameuse de Christo et Jeanne-Claude, et à redécouvrir dans notre Gros Plan en fin d’article. Le journal Le Monde s’en fait l’écho dans sa dépêche du 31 mai 2020 : « Mais l’empaquetage du Reichstag, dont on célèbre cette année le quart de siècle, restait leur grand œuvre. Celui qui eut l’écho le plus important avec quelque cinq millions de visiteurs. Celui que le public s’est d’emblée approprié, en organisant pique-niques et concerts sur les pelouses voisines. »[1]

Imaginé dès 1971, ce projet, une fois exécuté, a permis aux quelques 5 millions de visiteurs de redécouvrir l’espace du monument ainsi que sa place, par leur nouvelle sculpturalité, ainsi que – paradoxalement – par l’absence du bâtiment lui-même, voilé par la réalisation de Christo. Cette nouvelle manière de transfigurer l’espace public, ou l’espace politique dans ce cas précis, est voué à rendre le lieu aux citadins, et à rendre ces derniers acteurs d’un nouvel espace imaginé pour qu’ils se l’approprient.

C’est là tout l’enjeu des grands projets réalisés par Christo et Jeanne-Claude, qui ont rythmé la vie artistique de ces trente dernières années. L’usage de matériaux fragiles, comme le tissu, et la réalisation de projets éphémères marquent la beauté de leur art, à la fois puissant et furtif, soumis à la temporalité et indélébile de l’imaginaire collectif.

Gros plan : Le Reichstag : Le plus célèbre projet de Christo et Jeanne-Claude

L’emballage du Reichstag de Berlin a duré 14 jours, – du 25 juin au 7 juillet 1995.

Ce projet pharaonique a nécessité 24 ans de préparation, et mis à contribution 90 alpinistes et 120 ouvriers. Ce sont au total 70 panneaux de toile cousus au millimètre près sur mesure qui ont été installés pour recouvrir le bâtiment, soit 100 000 m2 de tissu argenté, ainsi que 15 km de corde bleue.

Comme toujours, le projet a été financé uniquement par la vente de planches, de plans et de maquettes préparatoires.

La Galerie Hurtebize propose un très beau projet en deux parties, plan et élévation du monument emballé, agrémenté du tissu-même ayant servi au projet, ce qui constitue une exception dans les projets dessinés par Christo et Jeanne-Claude.

Ce tissu a été choisi avec soin par le couple d’artistes afin de jouer sur la lumière et les ombres créés par les plis de l’étoffe, dans une dimension esthétique et sculpturale saisissante.

Au-delà de la beauté du travail de Christo sur le Reichstag, il faut voir dans ce projet une réalisation politique autour de la question de l’unification allemande : « Nous pouvons encore profiter de cet état de “Belle au bois dormant” qui est celui du Reichstag. C’est comme une énorme puissance en veilleuse. Aucun Allemand ne pensait voir de son vivant son pays réunifié. Le Reichstag fut construit pour être le siège du parlement d’une Allemagne unie. Je pense que tous nos projets arrivent au moment qui leur est propice. Aujourd’hui, le site présente un potentiel encore plus fort car le monde entier se pose des questions sur le futur de l’Europe et sur les orientations que prendra cette énorme concentration de richesse, de puissance économique et politique qui s’appelle l’Allemagne et qui projette une interrogation immense sur le vingt et unième siècle. »[2]

L’emballage de ce monument par Christo et Jeanne-Claude est resté célèbre à plus d’un titre, car il est à la fois emblématique de la poétique des plasticiens-emballeurs et du temps politique de réunification de l’Europe dans lequel il s’inscrit.

Venez le redécouvrir à travers le projet proposé par la Galerie Hurtebize à Cannes.

Christo et Jeanne-Claude, Wrapped Reichstag, 1984, Projet pour Berlin en deux parties. Technique mixte sur bois en deux parties. Crayon, fusain, collage, tissu sur panneau.  56 cm x 71 cm et 28 x 71 cm. Certificat de l’artiste.


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Marie Cambas

Dernière arrivée dans l’équipe, Marie est diplômée de l’Ecole du Louvre et de la Sorbonne en histoire et en histoire de l’art. Spécialisée en peinture ancienne, elle se tourne ensuite vers l’art Moderne et intègre la galerie en 2018.


[1] Le Monde avec AFP, rubrique Disparition – Arts, « Emballeur du Pont-Neuf et du Reichstag, l’artiste plasticien Christo est mort à l’âge de 84 ans », 31 mai 2020, https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2020/05/31/l-artiste-plasticien-christo-est-mort-a-l-age-de-84-ans_6041346_3382.html

[2] J. Baal-Teshuva, Christo et Jeanne-Claude, Cologne, ed. Taschen, 1995, p.85.

Crédits photo : Reischtag : Imago/Rue des Archives / Portrait de Christo : L’artiste-plasticien Christo, le 15 mars 2013 à Oberhausen en Allemagne © Patrik STOLLARZ [AFP/Archives]